JULIEN ÉOLE B 8s 500 250 125 2s J É
Back to Notebook Retour au Carnet
Article Cover

🐔 Le poulet de Bresse, c’est quelque chose !

Une histoire pédalée par Éole

Septembre 2023, l’été touche à sa fin.

Avant de partir pour mon voyage à vélo en autonomie de Paris jusqu’à Genève, je surveillais la météo avec l’attention inquiète d’un paysan sans terre. À mi-parcours, après avoir plié le camp près d’un lac de retenue du Canal de Bourgogne et roulé longtemps jusqu’à la première boulangerie, je me posai à une terrasse de Pouilly-en-Auxois pour mettre du café dans le réservoir.

Il faisait une chaleur entêtée depuis trois jours. La météo, elle, ne variait pas d’un pouce : des orages d’été très violents étaient annoncés pour cette fin de journée de mi-septembre, précisément celle qui devait être la plus longue du périple. Dormir à la belle étoile sous un tel déluge n’avait rien d’héroïque. C’était surtout un excellent moyen de compromettre le voyage.

Après avoir braqué la boulangerie, bien installé en terrasse, je cherchais donc un abri non loin de mon point de chute, en sirotant mon deuxième double expresso. C’est là que le tarif particulièrement attrayant de l’hôtel Ibis de l’Aire d'autoroute du Poulet attira mon regard.

Je me méfiais de la réservation par internet, car je me voyais déjà pleurer sur la bande d’arrêt d’urgence pour accéder à l’hôtel. Un bon vieux coup de fil régla l’affaire. Le réceptionniste me procura un soulagement immédiat en me confirmant que je pouvais m’y rendre sans passer par l’autoroute, et même monter mon vélo dans la chambre en sécurité.

Vers ce nouveau cap de route, je pouvais reprendre l’aventure accompagné de Graveleux, mon fidèle vélo, lourdement équipé, que je devais régulièrement arrêter pour resserrer ses vis déplacées par les vibrations du voyage.

Mes jambes me tiraient jusqu’au dernier col de la fin de matinée. J’arrivai à l’heure du déjeuner à Beaune. Au dernier village avant la ville, je croisai un jeune homme avec une tente, des tongs et un vélo de course rubicond. Un autre bikepacker.

Nous papotâmes sur les routes étroites entre les vignobles et l’A6, puis je proposai que nous déjeunions ensemble. C’était une chouette rencontre.

Vincent, jeune trentenaire aux épaules carrées de rugbyman, arborait une coupe mulet improbable et une moustache souriante. Il était franchement jovial. C’était son premier grand voyage : de Dijon jusqu’à Aix-en-Provence. Il était moins équipé que ma lourde monture et moi-même, car il comptait rouler plus vite et dormir dans des lieux moins isolés.

Il transpirait l’excitation et la découverte que lui offrait ce premier grand voyage solitaire. Le déjeuner en terrasse, dans la capitale des vins de Bourgogne, fut agréable grâce à son humour et à l’humilité avec laquelle il évoquait sa peur de sortir de sa zone de confort. L’appel de la vitesse et de l’adrénaline grisante du vélo lui donnait des ailes.

Après notre déjeuner rafraîchi d’une pinte de l’amitié, chacun reprit sa route. Nous nous envoyâmes des SMS tous les soirs pour nous assurer l’un l’autre que nous étions arrivés à bon port. Des encouragements modestes pour surmonter les orages.

J’attrapai la Saône devant un vieux pont métallique pittoresque que les voitures devaient traverser de manière alternée. À son pied, un panneau commémoratif expliquait aux passants que nous avions atteint l’ancienne ligne de démarcation de la Seconde Guerre mondiale. Une fois la large rivière traversée, le paysage devint plus plat, et ce plat pays avait un goût de liberté.

Image

Les kilomètres s’effaçaient sous les pédales. Les pistes entre les vignobles laissèrent place à des tournesols brunis par la fin de saison, puis à un long chemin de pelouse chaotique qui scindait une forêt en deux. J’empruntai ensuite une interminable voie verte, ancienne ligne de chemin de fer reconvertie pour le plus grand plaisir des cyclotouristes mélancoliques.

Elle me conduisit jusqu’à la pause tant attendue, dans la ville de Louhans, où je découvris que les pavés pouvaient être encore plus désagréables que les pires nids-de-poule de certaines pistes de gravier. Après avoir discuté avec des locaux sympathiques, qui avaient du mal à croire que je venais de la capitale, le petit coup de Pulco offert par le cafetier dans ma gourde me permit de repartir vers la fin de la journée.

Le ciel était déjà bien sombre. Je me faisais pourchasser par le cumulonimbus massif tant annoncé. Chaque jour de ce voyage vers le Sud-Est, le soleil se couchait cinq minutes plus tôt que la veille. J’avais perdu trente minutes sur toute la semaine. C’était important : il me fallait beaucoup de temps pour monter et démonter le campement chaque jour.

Heureusement, je n’eus pas besoin de le monter ce soir-là.

Dans la pénombre envahissante, j’entendais le tonnerre gronder au fond de la plaine. Après avoir caressé du gravier vibrant le long d’une voie ferrée régionale, pour éviter les grosses artères automobiles, je vis le ciel s’illuminer d’éclairs à dix kilomètres de l’arrivée.

J’arrivai enfin à l’aire d’autoroute du Poulet. Le temps de faire mon check-in, de monter mon vélo dans la piaule au premier étage, sans ascenseur, je pouvais maintenant me mettre à la fenêtre pour admirer les seaux d’eau qui tombaient du ciel. J’étais au sec. Je jubilais.

Je pris une douche, ce soir-là, et elle était bien chaude. En contemplant ces torrents du déluge, je me réjouissais de n’avoir rien à prouver. Je trouvais le repos dans cette vérité simple : parfois, l’aventure consiste à savoir s’abriter à temps.

Une fois propre, au chaud, dans le fast-food de l’aire d’autoroute, m’attendait un poulet fermier savoureux et bien mérité. 🤤

Image

Éole